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Les Entretiens des Civilisations Numériques

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De la Ville à l’Urbain

On est passé, tout au long du 20e siècle, de la ville à l'urbain. La ville européenne dense s'étale, d'abord de manière régulière (les banlieues), de plus en plus de manière multipolaire (des pôles urbains dynamiques et vivants organisés en «archipels», se prolongeant eux-mêmes par des zones peu denses d'habitat individuel). Les villes étendues couvrent une part croissante du territoire et deviennent en même temps plus diverses et complexes, voire fragmentées. On ne vit plus où l'on travaille, on consomme encore ailleurs, les amis vivent loin, les appartenances se multiplient. L'extension territoriale des villes a, dans un même mouvement, agrandi les agglomérations et affaibli la «cité». Dans l'aire urbaine multipolaire cohabitent une ou plusieurs villes centres, une banlieue, plusieurs communes périurbaines, avec trois dynamiques, trois régimes de ville qui tendent à s'ignorer :

  • Une péri-urbanisation choisie, d'espace (habitat individuel dominant), de voisinage, souvent construite en boucle (lotissements), qui a une double propension au mouvement (il faut bouger pour travailler, consommer, se distraire) et à la sécurisation des espaces privés et publics.
  • Une «gentrification» des centres-villes, souvent historiquement populaires, désormais investis par une classe d'individus mobiles, intégrés, soucieux de profiter de la ville historique, de la ville musée, de la ville plaisir – au prix, si nécessaire, de la relégation des populations précarisées.
  • L'enclavement de zones de relégation (barres, cités, friches) dans lesquelles on ne choisit pas d'habiter, faiblement reliées avec le reste de la ville, dont on n'en sort pas facilement, où la promotion sociale est compromise, où le sentiment d'insécurité domine, où espaces et services publics se dégradent. Dans ces zones, la régulation devient souvent communautaire, ce qui contribue encore au sentiment d'être à part.

Mégapoles et «villes-monde»

La représentation de l'urbain en termes de continuité et non de discontinuité (une ville sans limites claires), de flux autant que d'espaces, est une inflexion majeure. Elle s'accompagne du développement des réseaux fixes et mobiles, elle convient bien à la mondialisation. Toutefois, l'urbanisation et l'étalement urbain préexistent presque partout au mouvement de mondialisation économique. Les entreprises globales ont besoin de quelques centres mondiaux de décision et d'échange, mais la production et la distribution suivent facilement la population : le développement de Phoenix aux Etats-Unis, celui des littoraux en France, obéissent à des choix de localisation individuelle autant, voire plus, qu'à ceux des capitaux – qui s'y adaptent. La dispersion géographique mondiale des activités économiques exige néanmoins que se reconstituent de nouvelles centralités, les «villes globales», qui concentrent les fonctions de commandement, d'innovation, de recherche, et s'organisent en réseaux dont chaque pôle fonctionne comme un point d'entrecroisement et de commutation de réseaux multiples : Paris-La Défense, le West End de Londres, Manhattan (et non New York), Singapour, Hong Kong, ont entre elles des relations aussi, voire plus fortes qu'avec leur voisinage immédiat. Ces pôles entraînent avec eux d'autres villes moyennes, mais laissent une partie du territoire de côté. Ce maillage est aussi un processus de marginalisation et d'exclusion, de hiérarchisation et de fragmentation des territoires.

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