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Les Entretiens des Civilisations Numériques

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La victoire paradoxale de la démocratie (représentative)

La démocratie a gagné au niveau mondial, elle apparaît comme le seul modèle non-autoritaire viable, au point que les nations se sentent en droit d'exercer des pressions au nom de l'humanité sur les pays non-démocratiques. Pourtant, elle va mal et n'a jamais suscité aussi peu d'enthousiasme. La mauvaise qualité du débat démocratique, le sentiment que les institutions sont incapables de changer la situation quotidienne des gens, sont à l'origine d'un désenchantement et d'une baisse généralisée de la participation électorale. La demande de transparence qui s'exprime partout résulte au moins autant d'une méfiance vis-à-vis du corps politique que d'un désir de participation. D'une manière apparemment paradoxale, elle se conjugue avec la recherche d'«hommes forts», fut-ce au prix de la morale ou des libertés (Poutine, Berlusconi, montée des partis extrêmes...). Peut-être est-ce lié au sentiment que c'est encore en matière de sécurité que l'on peut attendre quelque chose des institutions, ce qui expliquerait la demande croissante de règles protectrices dans le champ du quotidien, le tabac, le respect, l'alimentation, etc. La «démocratie participative», censée réintroduire les citoyens dans la décision publique, se heurte elle aussi à des difficultés : connexion difficile avec la prise de décision publique, captation de la participation, manifestation des égoïsmes (NIMBY, Not In My BackYard) sans dispositif en surplomb permettant d'arbitrer de manière claire... A côté de réussites réelles, les déceptions sont nombreuses. D'autres modalités se cherchent, notamment dans des domaines nouveaux tels que la relation entre science et société : conférences de consensus, panels citoyens, etc. Le sentiment que les institutions politiques ne sont pas à la hauteur de la complexité du monde d'aujourd'hui conduit également à une abdication des élus au bénéfice de la justice d'une part, de comités, agences et autorités «indépendantes» de l'autre, dont les objectifs et les méthodes peuvent finir par devenir elles-mêmes discutables. Bref, la dynamique démocratique est fragile, d'autant que l'une des principales puissances mondiales, la Chine, n'est pas une démocratie et n'en prend pas le chemin. Le rapport Mapping the Future du National Intelligence Council américain souligne qu’un retour en arrière de certains pays (Etats de l’ancienne Union Soviétique, nouvelles démocraties d’Asie du Sud-est...) ne peut être exclu.

Un paysage mouvant et de plus en plus complexe

Diversification des échelons de gouvernance

L’Etat-nation reste et restera sans doute très longtemps, un outil majeur de gestion du bien commun, d’exercice de la justice et de la force, de la redistribution, de la fourniture de service collectifs, de la cohésion et de l’unité. Mais aujourd’hui, de plus en plus, il doit être situé dans une multiplicité d’échelles de gouvernance. «Au-dessus» des Etats-nations, les institutions internationales et continentales (Europe en premier lieu, mais aussi Asie (ASEAN), Amérique du Nord, Amérique Latine, Afrique...) jouent un rôle croissant, avant tout dans le domaine économique. «En dessous», on voit monter, dans de nombreux pays autrefois centralisés, les institutions régionales et locales – sans parler de certaines grandes «métropoles globales» (Manhattan, Singapour, Hong Kong), qui concentrent les centres de décision économiques et financiers, s'inscrivent dans un réseau dense de relations entre elles, et deviennent presque autonomes vis-à-vis de leur environnement géographique. Cette différenciation des échelons de gouvernance permet de rapprocher chaque décision du niveau a priori le plus pertinent, mais elle crée aussi des problèmes de redondance, de lenteur, de compatibilité, voire de légitimité lorsqu'un niveau supérieur, perçu comme lointain, s'oppose à un niveau plus proche du citoyen. Derrière ce mouvement, on peut aussi voir la trace d'une dépossession du politique au bénéfice de l'économique, ainsi que d'une baisse générale du niveau de délégation consenti par les citoyens, qui pose la question de la «fabrique de l'intérêt général», c'est-à-dire de la capacité d'arbitrer entre des intérêts et des désirs différents.

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