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Les Entretiens des Civilisations Numériques

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Daniela Cerqui : «Allons-nous devenir autre chose qu’humains ?”

Par Hubert Guillaud le 4/10/2006

CERQUI

Enseignante à l’Institut d’Anthropologie de l’université de Lausanne, Daniela Cerqui, dont la thèse portait sur l’avenir de l’humain, poursuit actuellement des recherches au sein du département de cybernétique de l’université de Reading (Grande-Bretagne). En tant qu’anthropologue, elle étudie les interactions entre technologies et sociétés, l’informatique omniprésente. Elle travaille en particulier sur l’implant de puces, en collaborant aux recherches de Kevin Warwick*, qui s’implanta la première puce dans le corps humain.

InternetActu.net : Les puces dans les objets, les espaces, on commence à s’y faire… Mais il est encore difficile de les imaginer dans nos chairs. Vous qui travaillez avec un homme qui s’est implanté des puces dans le corps, pouvez-vous nous expliquer ce que ça change, pour lui, pour vous, dans son environnement immédiat ?

Daniela Cerqui : Quand on parle des nouvelles technologies et leur relation avec l’humanité, on en parle toujours en terme d’impact, or ce n’est qu’une partie du problème que les technologies mettent en relief. L’autre partie pose la question de savoir quelle s valeur s s’expriment dans la technologie ? Quand on regarde le problème sous l’angle de l’impact, on reste dans les conséquences : la technologie est une donnée intangible. Or, la technologie ne nous est pas arrivée dessus par hasard ! C’est nous qui y injectons des valeurs. Si on veut comprendre les changements en cours, il faut prendre en compte les valeurs que notre société place dans la technologie.

Kevin Warwick a désormais retiré la puce qu’il s’était fait implanter dans le corps. Quand il l’était, l’élément saillant de son expérience était l’accès à l’information en continue : le contact permanent avec son environnement. Il a réalisé de manière concrète ce que nous faisons tous de manière métaphorique quand on se connecte à l’internet. Son expérience à pris cette métaphore à la lettre. L’une de ses expériences les plus marquantes a consisté à manipuler une main robotique par la pensée. D’abord, une main robotique qui était à côté de lui. Puis une main robotique qui se trouvait de l’autre côté de l’océan Atlantique. L’impulsion nerveuse qui la commandait étant transmise via l’internet. L’humain standard n’est pas équipé pour manipuler ses membres à distance, ni pour en manipuler 1000.

InternetActu.net : Face aux déceptions liées à l’intelligence artificielle, il semble qu’on soit un peu passé de l’idée de pouvoir reproduire l’intelligence humaine dans une machine à celle de transformer notre corps et notre environnement en machines. Après avoir travaillé plusieurs années auprès des chercheurs et visionnaires les plus engagés dans le sens du «post-humain», quel est votre sentiment sur le potentiel et les risques de ce mouvement ? S’agit-il d’un courant de pensée et de recherche marginaux, ou bien au contraire, d’un mouvement de fond ?

Daniela Cerqui : Ces chercheurs sont en effet souvent présentés comme des marginaux, alors qu’ils ont au contraire, une longueur d’avance sur nous. Nous sommes dans une société où l’on valorise l’accès le plus rapide possible à l’information. Nous véhiculons tous ces valeurs, par l’usage quotidien de nos téléphones mobiles, de l’internet, etc. L’implant, n’est que le dernier pas de cet accès toujours plus immédiat, où l’organisme fusionne avec l’objet. Certains appellent cela la post-humanité ou la sur-humanité… Cela peut faire sourire, or ces chercheurs formulent tout haut ce que nous faisons déjà tous aujourd’hui avec les technologies de l’information et de la communication.

Bien évidemment, les potentiels sautent aux yeux, notamment les thérapies permettant demain d’aider les personnes handicapés. L’actualité récente, dans le cas de Claudia Mitchell, cette ex-marine américaine qui a retrouvé l’usage de son bras amputé grâce à une prothèse commandée par la pensée, nous en a offert un très bon exemple. Mais j’ai plutôt tendance à voir les risques, par déformation professionnelle. Et le risque principal n’est rien moins que la disparition de l’humain.

On utilise souvent un argument évolutionniste pour justifier l’apparition du post-humain : l’idée étant que c’est pour s’adapter à la complexité de son monde que l’homme est appelé à s’adapter. Mais contrairement au schéma évolutionniste classique, nous ne sommes pas là face à une espèce qui s’éteint, dont l’avenir est sans horizon. Nous décidons peut-être de devenir autre chose qu’humains, de construire un avenir qui n’est plus humain. Pour autant, la distinction entre potentiel et risque est hasardeuse. Car même sous l’angle de la thérapie, le risque de construire d’autres handicaps existent. On le voit bien dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication dont on sait combien elles sont facteurs d’exclusion et de discrimination. Dans l’administration notamment, une grande partie des services auxquels ont accède de plus en plus souvent en ligne, exclut toute une catégorie de la population et créé un nouvel analphabétisme. Le lien entre le contenu de la puce et votre cerveau, est-il intrinsèquement porteur de sens ou pas ? Sans compter que le paradigme de l’accès, fait obstacle à l’idée qu’il y a des choses à apprendre avant d’accéder, que ce soit avec votre clavier ou avec une puce implantée dans votre corps. Prenons un exemple. La DARPA travaille a améliorer la vue du pilote de chasse, via des implants de rétine pour que sa vue parvienne à 120 % de ses possibilités. Si ces recherches aboutissent, demain, nous serons considérés comme handicapés si nous ne profitons pas de ces technologies. Je suis un peu myope, ce qui est un problème assez bénin, et je mets des lunettes pour ne pas avoir à plisser les yeux quand je regarde les gens. Mes étudiants d’ailleurs ne l’accepteraient plus. Ils me diraient, si je n’en portais pas, « mais pourquoi ne portez-vous pas de lunettes ? «. Tout cela pour dire que la norme a changé : on n’accepte plus qu’on ne cherche pas à combler ses handicaps. Un peu comme l’usage du téléphone portable : plus on s’habitue à ces techniques, moins on accepte qu’on ne les utilise pas.

InternetActu : Nous ne deviendrons pas cyborgs (si bien sûr nous le devenons) du jour au lendemain mais peut-être même par inadvertance, après avoir, sans trop y penser, implanté des puces et des machines dans les animaux domestiques, les malades d’Alzheimer, les handicapés, les enfants qu’on a peur de perdre, les anciens délinquants sexuels, etc. Qui décide aujourd’hui des limites à ne pas transgresser ? Faut-il à votre avis une prise de conscience et un débat conscient sur ce thème ? Est-ce possible ? Si oui, comment l’engager ?

Daniela Cerqui : Il n’y a pas de limite. Ou plutôt, il y en aurait. Il suffirait de les définir. Mais, si certaines recherches peuvent être considérés aujourd’hui comme de « l’amélioration «, qu’en sera-t-il dans 5 ou 10 ans ? Reprenons l’exemple de l’amélioration de la vue des pilotes de chasse : dans combien de temps l’amélioration de la vue deviendra-t-elle une question de santé ?

Je pense qu’il faut une prise de conscience claire. Il nous faut du débat. Dans leurs labos, les scientifiques construisent un avenir très éloigné des usagers. Nous participons tous de ce mouvement, ou au moins nous l’acceptons. Or, il nous faut confronter nos idées.

Ce que j’enseigne à des étudiants en science sociale est inutile si je ne me mêle pas aux praticiens dont je parle. Cette confrontation est stimulante car les gens n’ont pas les mêmes présupposés que moi. Ils interrogent mes valeurs, ils me forcent à les décrire… De plus en plus, j’écris des articles et participe à des congrès avec Kevin Warwick où nos deux points de vue apparaissent afin de proposer à notre auditoire deux directions complètement différentes. Ni lui ni moi ne changerons notre manière de voir les choses… Au début de notre collaboration, il ne cessait de m’expliquer qu’il fallait devenir des cyborgs et je ne cessai s de lui demander pourquoi, de mon point de vue d’anthropologue attaché à l’humain. Petit à petit nous avons appris à argumenter. Ce qui nous semble important aujourd’hui, c’est de faire part de la dualité de notre réflexion à d’autres, pour donner aux gens matière à mener leur propre réflexion, à tracer leur propre voie…

Il faut brasser les idées opposées… L’avenir peut-être radieux, mais aussi ne pas l’être. Mais les choses évoluent… A l’époque où j’ai commencé à parler des implants, tout cela semblait très théorique. Pour beaucoup de gens, je travaillais sur de la science-fiction. Maintenant, on ne me le dit plus.

Ce qui est sûr, c’est que franchir la barrière du corps, fait ressurgir des craintes, des peurs. Pourtant, pour beaucoup, nous sommes déjà des cyborgs : que nos machines soient à l’intérieur ou à l’extérieur de nos corps ne change pas grand chose, nos lunettes, nos téléphones font déjà de nous des humains augmentés. Pour certains, la barrière du corps n’a donc pas d’importance. Je ne le crois pas. Disons plutôt, que la question de l’identité et de l’intégrité de l’homme reste ouverte et que j’y travaille.

InternetActu.net : On a l’impression qu’avec ces réseaux de puces, dans le corps ou non, nos environnements intelligents vont prévenir nos désirs d’une manière fluide et naturelle. Mais l’expérience, disons, de nos magnétoscopes, devrait nous rendre plus circonspects sur les capacités des designers à atteindre un tel objectif. Que se passe-t-il en outre quand les processus s’emballent, interagissent, se hackent, se mixent, se syndiquent, s’agrègent, se dissolvent… ?

Daniela Cerqui : C’est à croire qu’on n’apprend pas des erreurs passées. On veut lutter contre la complexité en multipliant encore plus l’information. Forcément, si l’information est présente partout, le phénomène devrait s’emballer. De là à laisser les machines prendre le pouvoir… Quand il y a quelque chose qui ne va pas avec la technologie, on développe une technologie plus compliquée. Plus simple dans l’interface utilisateur, mais qui prend en compte toujours plus de paramètres. Plutôt que de se préoccuper de solutions sociales à apporter aux problèmes sociaux, de solutions politiques aux problèmes politiques, on pense que la technologie résout tous les problèmes. Il faudra bien s’apercevoir un jour que ce n’est pas toujours vrai.

Propos recueillis par Hubert Guillaud, rédacteur en Chef Internet-Actu

Kevin Warwick : «Je suis un Cyborg»

Kevin Warwick, chercheur au département de cybernétique de l’université de Reading se considère comme le premier cyborg. En 1998, l’expérience Cyborg 1 consiste à lui implanter une puce dans son avant-bras. Cette puce lui sert de contrôle d’accès et lui permet, lorsqu’il se déplace, d’ouvrir les portes ou d’allumer les lumières de son laboratoire. En 2002, l’expérience Cyborg 2 introduit un implant sur son nerf médian. L’influx est bi-directionnel, comme l’explique Isabelle Stucki pour le quotidien Suisse Le Courrier et lui permet, entre autre, de faire bouger une main robotique via l’internet. La prochaine étape du programme devrait consister en un implant dans le cerveau pour développer la communication par la pensée.

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